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Au cours des quatre premières fiches, nous avons tenté d’éclairer
ce qu’il faut de notre part pour transformer la culture de violence
en culture de paix. Respecter et aider à populariser le Manifeste,
faire l’effort de travailler sur soi au quotidien, tenter de régler
pacifiquement les conflits, supporter les organisations et les
institutions qui tentent de promouvoir une culture de paix à l’échelle
internationale sont les éléments clés de cette démarche pacifique.
A travers ces différents engagements, chacun de nous devrait parvenir
à transformer les réflexes et les habitudes de haine, de violence,
d’intolérance et d’avarice en des réflexes et des habitudes d’amour,
de compréhension, de partage et de générosité. En effet, établir
une culture de la paix nous demande d’effectuer des transformations
en profondeur, et non pas seulement des changements de surface,
qui ne font que prolonger le statu quo[1]. Ainsi, petit à petit,
un bouleversement dans les valeurs devrait s’opérer, un bouleversement
qui fera de la paix une attitude, une façon de vivre de tous les
jours. Cette fiche se propose d’éclairer davantage le sens de
ce bouleversement des valeurs et la prise de conscience qu’il
requiert de notre part.
Apprendre à Désapprendre
Pour comprendre le sens et la possibilité de ce bouleversement
des valeurs, il n’est pas nécessaire de débattre des bons et des
mauvais côtés de la nature humaine. En effet, la façon dont les
femmes et les hommes pensent et agissent dans leur vie quotidienne
n’est pas seulement déterminée par ce que l’on appelle parfois
la nature humaine. En effet, nos comportements et nos façons de
penser sont informés et influencés par ce que les institutions
telles que les organisations internationales, l’école, la famille,
les différents médias, et la société en général nous transmettent.
Ces différentes institutions produisent des normes auxquelles
nos actions se conforment généralement et qui finissent par former
notre culture.
Par exemple, le hockey, la télévision et les films donnent souvent
l’idée qu’il est acceptable de frapper et de chercher à blesser
un autre être humain. Le comportement des États qui développent
des armes nucléaires ou partent en guerre contre d’autres États
donnent l’impression qu’il est normal que les États développent
leur arsenal militaire et soient prêts à l’utiliser pour détruire
des vies humaines. La façon dont est organisée notre économie
et la manière dont se comportent certaines entreprises donnent
l’impression qu’il est normal de ne penser qu’à son propre intérêt
et de ne pas respecter l’environnement ou la main d’œuvre au nom
de la rationalité économique.
Cependant, ces institutions ont été crées par des hommes et
des femmes et sont dirigées par des hommes et des femmes. Les
individus ont donc aussi à leur tour la possibilité de les influencer
pour que soient produites des normes qui contribuent au développement
d’une culture de paix, comme cela est démontré dans « La paix
dans le monde, une utopie? Le rôle des Nations Unies. » Bouleverser
nos valeurs pour construire une culture de paix, c’est donc prendre
conscience que les individus ont le pouvoir d’influencer leur
culture et de déterminer ce que doit être la société de demain.
On croit parfois universelles et éternelles certaines valeurs
qui s’opposent à une culture de la paix. C’est dans ce cas qu’il
faut apprendre à désapprendre. Prenons quelques exemples de ces
valeurs:
L’individualisme et le “chacun pour soi”, qui limitent les rapports
de bon voisinage, qui nous font tourner la tête face à la misère
des gens,
La rationalité et la logique économique à l’origine de notre
système économique, qui conduisent à sacrifier la nature au nom
du profit et qui poussent à toujours produire plus à n’importe
quel prix sans trop savoir pourquoi,
Le sentiment nationaliste[2], qui parfois justifie de tuer des
êtres humains au nom de la nation.
On pense souvent que ces valeurs sont données, qu’elles font
partie de l’humanité et que l’on ne peut pas les transformer.
Cependant, elles n’ont pas existé de tout temps et ne sont pas
partagées par tous.
Il existe des cultures où une forte solidarité lie les membres
de la communauté, et où l’argent n’est pas l’instrument de mesure
principal de la réussite personnelle, comme dans certaines sociétés
africaines.
Dans certaines autres traditions, comme chez les peuples autochtones,
l’impact du travail humain sur l’environnement est pris en compte
dès la planification d’un projet. La nature n’est pas sacrifiée
à l’exigence économique ou à la volonté d’enrichissement. Dr Vandana
Shiva, au cours d’une interview à la BBC[3], a aussi montré que
le modèle occidental d’agriculture devrait parfois être remis
en question. Selon elle, au lieu d’épuiser de vastes champs de
terre en cultivant à outrance un seul type de produit (monoculture),
il vaudrait mieux, dans certains cas, s’inspirer par exemple des
petits fermiers de l’Himalaya, qui cultivent plusieurs produits
sur un champ à échelle plus humaine avec des moyens plus humains.
En effet, ce type d’agriculture préserve les ressources de la
terre pour une production totale aussi importante. Pour elle,
notre incapacité à reconnaître la valeur de pratiques différentes
des nôtres provient finalement de notre incapacité à remettre
en cause nos préconceptions. V. Shiva appelle cela la “monoculture
de l’esprit”, ce qui fait écho à la façon dont nous exploitons
nos ressources agricoles.
Enfin, le nationalisme est une invention assez récente, étroitement
liés à l’affirmation de l’État. Avec la mondialisation, les gens
voyagent et communiquent de plus en plus et les identités s’assouplissent.
De même, les États perdent du pouvoir au profit des institutions
internationales, des multinationales et de la société civile.
Sous les effets de cette évolution, le nationalisme semble s’atténuer.
Ces valeurs, parfois considérées comme naturelles et immuables,
révèlent de plus en plus leur nature simplement historique.
Bouleverser les valeurs, c’est donc prendre conscience des limitations
de ce que l’on croît universel et immuable pour entrevoir la possibilité
de changement, c’est à dire d’abord apprendre à désapprendre.
A partir de là, il devient plus facile pour chacun de nous de
s’ouvrir et comprendre les valeurs que défendent d’autres cultures
et qui pourraient nous aider à bâtir une culture de paix dans
nos communautés.
Une culture de paix réalisée
Si bouleverser les valeurs pour construire une culture de paix
correspond à s’ouvrir à d’autres façons de vivre en communauté,
de considérer l’environnement et le rapport à autrui, alors une
culture de paix solidement établie devrait prendre la forme d’une
tolérance active: Reconnaître d’une part la valeur de pratiques
et d’opinions différentes des miennes et considérer ma culture
non comme un moyen d’exclure mais au contraire de rejoindre et
d’apprécier l’autre dans sa différence. En effet, la culture est
trop souvent utilisée comme un moyen de différencier, et enfin
de compte, de rejeter certaines personnes. Dans la campagne de
publicité Molson qui fait appel à certains aspects caricaturaux
de notre culture, l’identité canadienne est définie de manière
exclusive par opposition à l’identité américaine. A l’inverse,
comme l’indique le manifeste, la culture de la paix nous invite
à “écouter pour se comprendre” et “réinventer la solidarité”.
Une culture de la paix réalisée ne signifie pas un monde dans
lequel “tout le monde est gentil”. Comme cela est expliqué dans
“Mauvais les conflits?”, les conflits ne sont pas en eux-mêmes
néfastes et peuvent au contraire devenir créateurs de nouveauté
et producteurs de changements positifs. Sans conflits, l’humanité
ne progresserait peut être pas ou beaucoup moins. Le conflit peut
aussi faire suite à une réaction de colère fasse à l’injustice.
Dans ce cas, l’apparition du conflit peut aider à dépasser une
situation injuste. Une société imprégnée de la culture de la paix
n’est donc pas, en un sens, parfaitement “paisible”, si paisible
veut dire sans conflit et d’une certaine façon amorphe. Cependant,
dans une telle société, les individus ont à cœur de négocier,
trouver un consensus ou un compromis comme issue au conflit, au
lieu de se livrer à la violence.
Au sein d’une société dans laquelle cette culture est bien enracinée,
être pacifique, ce n’est pas seulement refuser de se battre. Dans
“Comment cultive-t-on la paix ?”, il est expliqué que le non-respect
de l’environnement, les inégalités économiques locales et globales,
les inégalités raciales, sociales, et la discrimination entre
hommes et femmes sont à la source de tensions qui peuvent se transformer
en violence. Vouloir la paix, c’est rendre possible les conditions
de son existence. Cela signifie tenter de réduire ce qui peut
être à l’origine de la violence et qui s’oppose à l’établissement
de la paix. C’est une attitude générale de tous les jours, dans
tous les aspects de la vie, qui ne se limite pas à chercher des
solutions lorsque la violence est sur le point d’éclater.
Pour parvenir à bouleverser les valeurs et profondément enraciner
la paix, il faut se déprendre de l’idée que cette tâche est impossible.
Il faut faire l’effort de questionner ce qui semble vrai et immuable
et que nous sommes tentés d’accepter trop facilement. Chacun de
nous a les moyens, à son niveau, de suivre ce questionnement et
de faire évoluer les mœurs dans le sens de la culture de paix.
Le manifeste est formé de propositions simples à appliquer dans
sa vie de tous les jours, comme le montrent les exemples donnés
dans “que faire avec le manifeste 2000?”. Le manifeste témoigne
de la certitude que chaque individu a le pouvoir, en commençant
par soi, de promouvoir des attitudes propices à la paix. Réaliser
l’importance de chaque individu et reprendre confiance dans la
possibilité de changement que chacun d’entre nous représente,
c’est donc déjà, dans l’esprit du manifeste, faire un pas vers
la culture de la paix.
[1] Cela correspond à la distinction que
Anne Adelson, citant George Spindler, fait entre les “changements
de principes” (“changes in principle”) et les “changements en
substitut” (“changes in substitute”). [2] Le nationalisme est
différent du patriotisme. Être patriote signifie être fier de
notre pays et n’a pas nécessairement des connotations négatives.
[3] Vandana Shiva, directrice de la “Research Foundation on Science,
Technology and Natural Ressource Policy”, est une physicienne,
activiste, écologiste, éditrice et auteur de nombreux livres.
Elle a aussi établi Nandanya, un mouvement pour défendre la conservation
de la biodiversité et les droits des fermiers.
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