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Le Canada et l’ONU > Le Canada au Conseil de sécurité des Nations Unies
La nouvelle perception de la sécurité humaine : pour la concertation des interventions nationales et multilatérales
Introduction Il est devenu courant dassocier la fin de la guerre froide à un changement fondamental, voire révolutionnaire, dans notre façon de concevoir la sécurité internationale. Cela se comprend si lon considère les changements structurels importants qui ont accompagné cet événement. Mais il ne faut pas croire que les questions de sécurité internationale propres à lépoque de la guerre froide aient perdu de leur actualité. Au contraire : parmi les principales causes de menaces à la sécurité dans le monde actuel, on compte toujours les conflits entre États, les menaces de prolifération darmes de destruction massive et la course aux armes classiques, pour ne nommer que quelques exemples. Il faut cependant reconnaître quun nombre croissant de nouveaux aspects ainsi que certains problèmes de longue date, comme les affrontements ethniques, le maintien de la paix, la dégradation de lenvironnement, lémigration et les conflits internes, ont pris beaucoup dimportance dans ce qui est devenu un problème élargi de sécurité internationale. Cest pourquoi on fait valoir la nécessité dune nouvelle approche pour létude de la sécurité internationale, afin de développer les schèmes traditionnels, les méthodes et les sujets de recherche. Cette nouvelle approche met laccent sur le rôle joué et les conséquences subies par lindividu et les collectivités en plus de lÉtat. La reconnaissance du fait que ces acteurs « non étatiques » du système international ont des intérêts particuliers en matière de sécurité a mené au concept de sécurité humaine, notion que nous définirons plus loin. Soulignons que pour comprendre la sécurité humaine, ainsi que les interventions individuelles et institutionnelles qui la concernent, il faut dabord redéfinir la sécurité elle-même. Comme lindique Mahbub ul Haq, conseiller spécial au Programme des Nations Unies pour le développement : « On ne peut pas affronter les nouvelles menaces à la sécurité humaine avec les idées et les armes du passé1 . » Dans la présente communication, nous présenterons et orienterons le concept de sécurité humaine ainsi que les conséquences quil entraîne pour nous. Nous commencerons par une vue densemble, puis nous proposerons des approches et des compétences nouvelles pour laborder avant doffrir quelques suggestions pour la concertation des activités qui pourraient permettre de lutter contre les menaces à la sécurité humaine. Globalement, notre but est de susciter un débat au sujet de ce nouvel aspect du problème de la sécurité. Définition de la sécurité humaine et de la nouvelle problématique internationale En deux mots, la notion de « sécurité humaine » accorde moins dimportance à la « sécurité du territoire » pour se tourner davantage vers lindividu. Au concept de sécurité humaine est lié le principe selon lequel la protection de lindividu ne tient pas uniquement à la préservation de lÉtat en tant quunité politique, mais aussi au bien-être et à la qualité de vie de la personne. Toutefois, cette notion ne sarrête pas aux avantages sociaux (instruction, soins de santé, protection contre le crime, etc.); en effet, on pourrait toujours considérer ces derniers comme du ressort dun État souverain. La notion de sécurité humaine touche également la protection contre la violence non structurée, celle qui accompagne souvent plusieurs aspects de la sécurité non territoriale, comme la violence émanant des pénuries ou des migrations massives. Ainsi, tout comme la notion traditionnelle de sécurité du territoire est liée à la violence structurée caractéristique de la guerre, le concept de sécurité humaine touche en plus le problème de la violence non structurée2 . En bref, la sécurité humaine vise lentourage, la collectivité et lenvironnement de lindividu. Le tableau 1 présente une vue densemble des enjeux de la sécurité humaine.
Ces enjeux, bien que très variés, ont un point commun : à lextrême, chacun constitue une menace de violence non structurée et engendre des effets néfastes sur lenvironnement dun individu. Mais la sécurité humaine nest pas une simple « redéfinition » de la sécurité. En fait, la sécurité humaine nest pas très loin des concepts normatifs traditionnels concernant la sécurité du territoire, puisque les deux ont pour objet la protection contre la privation de lindividu ou dune collectivité. Le concept de sécurité humaine est aussi lié à la notion traditionnelle de sécurité du fait que les objectifs traditionnels des États comportent deux volets : 1) préserver lintégrité territoriale de lÉtat (sécurité) et 2) fournir des avantages sociaux et distribuer des biens publics aux citoyens (bien-être). La sécurité humaine sattache plus particulièrement au volet bien-être. En revanche, elle se distingue véritablement de la sécurité traditionnelle en ce sens quelle nest pas seulement associée à un concept de « défense », mais aussi à un concept d« intégration »3 , lequel redéfinit la gestion publique et la protection des collectivités politiques en fonction du bien-être de lindividu. En plus de ces distinctions, il faut mettre en relief une similitude importante entre les deux notions. Tout comme les principes de sécurité traditionnelle ont pour objet non seulement de résoudre, mais aussi de prévenir les conflits, le concept de sécurité humaine nous invite à chercher à éviter les conflits de façon active. En effet, un milieu est dit « sûr » lorsque sont résolus non seulement les conflits, mais aussi le potentiel dun conflit. Pour assurer la sécurité humaine : la nécessité d'approches et de compétences nouvelles La notion de sécurité humaine reflète la « vulnérabilité mutuelle »4 grandissante des collectivités politiques actuelles. Cet état provient de la multiplication de liens étroits entre les États dans le système international. Ces liens étroits, ou cette interdépendance, ne sont pas nouveaux5 , mais il importe ici de bien comprendre la notion de vulnérabilité. Les collectivités politiques traditionnelles sont toujours affectées dune manière ou dune autre par les activités de leurs voisins; toutefois, ce principe est vrai non seulement des États, mais aussi des collectivités locales et des individus. De plus, les liens étroits entre les individus et les collectivités ont des répercussions sur le système international en entier. Ainsi, les problèmes des régions les plus modestes ont des conséquences sur les plus puissantes. Résultat : aucune région du système international nest à labri des menaces à la sécurité humaine6. Une des raisons pour laquelle la sécurité humaine semboîte mal dans lidéologie de la sécurité traditionnelle repose sur le fait que plusieurs éléments de la sécurité humaine sont envisagés comme des questions nationales non internationales. Bien que lon puisse étudier les enjeux à un niveau ou à lautre, il ne faut jamais oublier le lien inévitable entre les événements nationaux et les événements internationaux. Non pas que lÉtat ne fasse pas partie de cette relation, mais la réponse au problème de la sécurité humaine touche à la fois les intérêts étatiques, multilatéraux et transnationaux, ainsi que la collectivité internationale dans son ensemble. Compte tenu des liens qui existent entre les États du système international, il est inévitable que des événements de niveau national « débordent » sur la scène internationale. La sécurité humaine exige des approches et des compétences nouvelles. Le tableau 2 délimite les différences entre sécurité humaine et sécurité traditionnelle sur divers plans : cadre spatial, cible, objet, structure du pouvoir, prise de décisions, menace potentielle, interventions. Les mesures visant à assurer la sécurité traditionnelle dans des États territoriaux souverains fonctionnant selon une politique institutionnalisée et des formes décisionnelles structurées nécessitaient des compétences diplomatiques et militaires, qui constituent dailleurs les « instruments » traditionnels de lhomme dÉtat.
Assurer la sécurité de lindividu dans sa collectivité est une autre histoire. En effet, ce problème ne concerne pas le territoire même et relève dintervenants qui ne sont ni des États ni des groupes institutionnalisés et dont les décisions sont limitées, voire téléguidées. En ce qui concerne les approches et les compétences, le tableau 1 fournit des indications quant aux différentes approches propres à la sécurité humaine. Le tableau 3 décrit certaines compétences : maintien de lordre, fourniture et répartition des biens publics par les gouvernements, mécanismes de réglementation, normes constitutionnelles et juridiques, démocratisation. Notons que ces mesures dépassent les compétences militaires et diplomatiques pour englober la science, la technique, le respect de la loi, le système judiciaire, les services sociaux et les gouvernements.
La recommandation dun rôle particulier pour la collectivité internationale dans ce domaine est une tâche complexe parce quil sagit de tenir compte du rapport entre les réalités et interventions nationales et internationales. Contrairement au domaine de la sécurité traditionnelle, où le principe de la souveraineté fait passer en premier le droit dintervention de lÉtat, la sécurité humaine exige une approche multiple faisant appel à des intervenants non étatiques ou sous-étatiques, aux États-nations et surtout, aux institutions multilatérales et internationales. Ainsi, la clef de la réussite repose sur une concertation des activités à ces trois niveaux. Le tableau 4 fournit une liste de quelques mesures faisant appel à des voies multiples. Il faut se rappeler quune concertation réussie exige une organisation multilatérale efficace. Au niveau « non étatique », la participation des organisations non gouvernementales, le recours à des spécialistes et à des observateurs indépendants de même que les efforts consacrés au développement de la conscience communautaire sont essentiels. Ces trois éléments font partie intégrante de la sécurité humaine au niveau local, mais sont moins soumis à une régie institutionnelle par des États ou des intervenants multilatéraux. Le tableau 4 fait la synthèse des niveaux national et international et présente le rôle des différents agents à tous les niveaux.
Les problèmes sont nombreux : combler le « vide » entre affaires nationales et affaires internationales, réagir aux nouvelles menaces sans abroger le principe de la souveraineté, tenir compte des intérêts des intervenants aux divers niveaux et incorporer des compétences encore nouvelles pour prévenir les conflits ou la violence non structurée. À cet égard, le rôle des Nations Unies est crucial afin dintégrer tous les efforts liés à la sécurité humaine. Il ne sagit pas ici d« ingérance » de la part de lONU, mais bien de la coordination des autorités nationales et internationales. Le rôle des institutions de lONU est appelé à changer, ce qui nécessitera une certaine réforme. Le tableau 5 illustre quelques suggestions à ce sujet et propose une structure de base pour la création dun Conseil de sécurité économique de lONU, structure qui permettrait lintégration et la coordination nationales et internationales des efforts visant à assurer la sécurité humaine.
Conclusion Comme la dit Michael Renner : « À lheure actuelle, les plus grandes menaces pour la sécurité proviennent non pas des armées dinvasion, mais bien de lintérieur des États7 . » De fait, à la fin du XXe siècle, 90 % des victimes de conflits sont des civils, alors quau début du siècle, 90 % des victimes étaient militaires8 . Comme le constate le PNUD, la majorité de ces civils (des cas de violence non structurée pour la plupart) ont nettement été victimes de menaces à la sécurité dun nouveau genre. La fin de la guerre froide a donc apporté une dimension nouvelle et beaucoup plus vaste des conflits. Cest la prévention et la résolution de ces conflits qui font lobjet de la sécurité humaine. En résumé, la promotion de la sécurité humaine exige à la fois une concertation efficace entre les niveaux national et international, et une participation de premier plan des institutions multilatérales, telles que les Nations Unies. George MacLean est professeur adjoint au Centre for Defence and Security Studies, Department of Political Studies, de la University of Manitoba, à Winnipeg. Il enseigne les relations internationales, les questions de sécurité, la politique étrangère et léconomie politique internationale. 1 Discours de Mahbub ul Haq, « New Compulsions of Human Security », NGO/DPI Annual Conference, New York, 8 septembre 1993. [retour] 2 Mes remerciements à Andrew Latham pour ses idées à ce sujet. [retour] 3 Cette adoption a été réalisée par le Programme des Nations Unies pour le développement. Tiré de : « Global Environmental Change and Human Security? », Changements : Un bulletin thématique sur les changements environnementaux planétaires, n° 5, 1997. <http://www.cgcp.rsc.ca/french/html_documents/publications/changes/issue5/index1.htm> [retour] 4 Ce concept est approfondi dans Ivan Head, On a Hinge of History : The Mutual Vulnerability of South and North, University of Toronto Press, 1991.[retour] 5 Voir Robert Keohane et Joseph Nye, Power of Independance : World Politics in Transition, Little, Brown and Co., Boston, 1977. [retour] 6 Voir Head ainsi que Jorge Nef, Human Security and Mutual Vulnerability, CRDI, Ottawa, 1995. [retour] 7 Michael Renner, Fighting for Survival : Environmental Decline, Social conflict and the New Age of Insecurity, Worldwatch Institute, Washington, 1996. [retour] 8 James Gustave Speth, Les nouvelles dimensions de la sécurité humaine : Le rapport mondial sur le développement humain, Programme des Nations Unies pour le développement, 1er juin 1994, 2. [retour] |
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