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Le Canada et l’ONU > Le Canada au Conseil de sécurité des Nations Unies

Le Canada et le Conseil de sécurité: 162 jours plus tard
Allocution de l’Ambassadeur Michel Duval devant l’Association des Nations Unies au Canada (Edmonton. 12 juin 1999)

Mesdames et Messieurs,

Bonjour. Je suis ravi d’être à Edmonton et d’être des vôtres aujourd’hui.

Il y a 162 jours, nous avons pris notre place à la table du Conseil de sécurité. Pendant cette courte période, le Conseil a dû faire face à plusieurs crises et la participation aux activités du Conseil s’avère être aussi stimulante que prévu.

Alors que la presse n’arrive pas à traiter plus d’une crise à la fois, le Conseil de sécurité est saisi de toutes les crises : j’en ai compté 23 au cours des derniers mois. Voici une énumération qui vous donnera une idée de ce qui est au menu du Conseil : Afghanistan, Angola, Bosnie-Herzégovine, Bougainville, Burundi, Croatie (Péninsule de Prevlaka), Ethiopie-Erythrée, Géorgie, Guinée-Bissau, Haïti, Iraq, Kosovo, Liberia, Libye, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Rwanda, Sahara occidental, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Tadjikistan, Timor oriental.

En principe, le Conseil de sécurité se réunit tous les mardis, mercredis et jeudis; en pratique, il se réunit pratiquement tous les jours de la semaine. La moyenne mensuelle est de 5 séances officielles, 15 à 20 séances officieuses, une bonne dizaine de réunions d’experts, 3 à 5 réunions de pays fournisseurs de contingents, 2 réunions du comité des sanctions, une réunion sous la formule Arria et une séance ordinaire.

Se préparer pour les débats et les déclarations, prendre part au débat, négocier les projets de résolution et de déclaration et faire des rapports sur l’évolution de la situation exige toute l’énergie d’une section politique renforcée. La section politique de la mission canadienne se compose ordinairement de trois diplomates, mais pendant la durée de notre mandat auprès du Conseil, nous y avons rajouté quatre fonctionnaires et trois employés de soutien.

Dès 1995 et pendant toute notre campagne électorale, nous avons écouté, mené des consultations et sollicité le soutien de nos électeurs à maintes reprises : les membres des Nations Unies et la population canadienne, dont certains d’entre vous. Nous avons également saisi l’occasion de tester des idées sur les voies que le Conseil pourrait emprunter dans le contexte international actuel.

Le Canada a gagné son mandat avec un nombre supérieur de voix à celui de tous ses concurrents, ce qui lui confère une crédibilité certaine.

Il va de soi que notre personnalité internationale (plus encore que notre réputation), notre contribution indéfectible aux travaux des Nations Unies et notre programme - qui sont essentiellement axés sur la sécurité humaine et préconisent une transparence accrue de la part du Conseil sur ses travaux - ont eu une résonance profonde auprès des Etats membres de l’ONU.

Aujourd’hui, j’aimerais parler des changements qui, d’après moi, sont intervenus dans le monde depuis que la Canada a siégé au Conseil en 1989, discuter de la manière dont le Canada a réagi à ces changements et examiner plusieurs des défis que le Conseil doit relever aujourd’hui. Enfin, j’expliquerai comment nous nous proposons d’utiliser notre mandat pour contribuer à la paix et à la sécurité internationales, tout en respectant les priorités du Canada en matière de politique étrangère.

Contexte historique

Les premiers mots de la Charte élaborée par les fondateurs des Nations Unies sont : "Nous, peuples". Ils savaient d’instinct que les Etats doivent servir les peuples et non le contraire; et ils savaient que les peuples du monde entier se tournaient vers eux pour s’assurer que le cauchemar d’une guerre mondiale ne se répéterait jamais.

Cet espoir s’est exprimé par des mots dont l’écho nous parvient à travers plusieurs décennies : "Nous les peuples... résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre".

L’espoir était que Conseil de sécurité serait capable d’empêche les conflits. L’idée était qu’au lieu d’engager leurs armées dans un conflit mondial, les grandes puissances s’opposeraient les unes aux autres en exerçant leur droit veto. Et, il faut bien le reconnaître, le Conseil a particulièrement bien atteint cet objectif.

Cependant, deux fois dans la vie du Conseil, l’objectif plus large que constitue la prévention des conflits fut abordé et les attentes grandirent.

La première fois, ce fut immédiatement après la Deuxième Guerre mondiale. L’espoir fut alors réduit à néant par la Guerre froide qui gelait toutes les activités du Conseil sauf dans les domaines qui ne suscitaient qu’un intérêt des plus neutres chez les membres permanents.

La deuxième fois, ce fut à la fin de la Guerre froide, quand il sembla, pendant une courte période, qu’un "nouvel ordre mondial" inclurait un Conseil de sécurité revitalisé.

Cette attente semblait raisonnable à l’époque. Mais depuis, le veto est retombé lourdement et de manière permanente sur le Conseil, levé uniquement lorsqu’il y a accord entre ses cinq membres permanents.

Les mots poignants des fondateurs de la Charte ne peuvent être prononcés aujourd’hui sans un profond sentiment de frustration - nous savons combien nous sommes loin de répondre à cette attente.

Un contexte international qui a changé

Depuis le dernier mandat du Canada auprès du Conseil, le contexte mondial dans lequel le Conseil opère, les Etats membres qu’il représente et les défis auxquels il doit faire face ne sont plus les mêmes qu’il y a 10 ans.

Bien que la paix et la sécurité internationales - les obtenir et les maintenir - restent au centre des préoccupations de la communauté mondiale et la principale responsabilité qui incombe au Conseil, le monde a changé (et il continue à changer); il nous faut donc modifier notre définition de la paix et de la sécurité. Nous devons revoir notre copie.

Les événements tragiques qui sont intervenus récemment au Kosovo et en Angola révèlent de façon tragique que les civils sont de plus en plus souvent les principales victimes, quand ce n’est pas les cibles, de plusieurs conflits violents.

Selon les estimations, aujourd’hui 90% des victimes des conflits armés sont des civils. Ce fait s’explique partiellement par le nouvel aspect qu’a pris la guerre : la majorité des conflits sont internes et n’opposent plus des Etats. Mais indépendamment de leur origine, les conflits violents ne menacent pas seulement la paix et la stabilité de la communauté internationale, ils sont également à l’origine de tragédies humaines dont les proportions sont dévastatrices : des déplacements massifs de réfugiés et les violations les plus flagrantes du droit international, notamment le génocide.

Prenons par exemple l’Afrique.

Le génocide perpétré au Rwanda et les conflits qui l’ont suivi en République démocratique du Congo ont au moins été dénoncés par les médias partout dans le monde même si l’action internationale s’est avérée beaucoup trop limitée. Mais il existe de nombreuses autres guerres, à peine moins meurtrières, qui n’ont de loin pas reçu autant d’attention. Par exemple :

  • Au Congo Brazzaville, un conflit qui est passé pratiquement inaperçu a fait des milliers de morts;
  • Rien que pendant les quatre premiers mois de cette année, la reprise de la guerre civile en Angola a obligé 780 000 personnes à se déplacer. Près de 1,5 million de personnes ont dû quitter leur foyer;
  • Le conflit qui oppose l’Ethiopie et l’Erythrée a fait des milliers de blessés et de morts sur le champ de bataille et obligé plus 550 000 personnes à se déplacer;
  • Plus de 440 000 personnes ont quitté la Sierra Leone pour se réfugier en Guinée et au Libéria lors d’un conflit qui a duré huit ans et qui se singularise par sa brutalité, des viols et des meurtres; 310 000 autres personnes ont été déplacées à l’intérieur de la Sierra Leone;
  • Au Soudan, depuis 1983, la plus longue guerre civile d’Afrique a fait près de 2 millions de morts;
  • Dans l’ensemble de l’Afrique, on déplore en ce moment même 4 millions de réfugiés et probablement 10 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays.

Il va sans dire que l’Afrique affiche le plus grand nombre de conflits de la planète, mais qui remarque que le Conseil consacre plus de 70% de son temps à l’Afrique?

Mais aucune partie du monde n’est épargnée. Aujourd’hui, la situation en Europe retient toujours notre attention. Nous sommes témoins, en ex-Yougoslavie, de scènes que l’Europe pensait avoir laissé derrière elle pour toujours en 1945.

Au cours des deux derniers mois, ces scènes ont atteint le paroxysme de l’horreur au Kosovo.

Qui parmi nous, en voyant ce qui se passe et en entendant parler de ces événements, n’a pas brûlé d’indignation? Qui d’entre nous n’a pas pensé qu’il fallait faire quelque chose pour y mettre fin - prendre des mesures rapides, vigoureuses et efficaces?

Et aussi, qui d’entre nous n’est pas perturbé par leurs implications pour un système international fondé sur la primauté du droit et pour les Nations Unies elles-mêmes?

Le Canada a travaillé dur, main dans la main avec ses partenaires, pour identifier une solution pacifique au problème du Kosovo. Pendant de longs mois et dans le cadre de nombreux efforts, nous avons essayé d’expliquer à Milosevic qu’il n’avait pas le droit de maltraiter les citoyens du Kosovo d’origine albanaise. Nous n’avons épargné aucune démarche diplomatique allant dans ce sens.

A la fin, bien qu’il ne se soit pas avéré possible d’obtenir un mandat clair de la part du Conseil de sécurité pour avoir recours à la force, nous n’avons eu d’autre choix que d’agir résolument pour mettre fin à une épuration ethnique qui entraînait la déportation ou le déplacement à l’intérieur de leur pays d’un demi-million de Kosovars avant que ne démarre la campagne aérienne lancée par l’OTAN.

Les principes généraux adoptés par le Groupe des 8 et par le Canada constituèrent un pas important vers la résolution de la crise au Kosovo. Les démarches diplomatiques n’ont jamais été négligées.

La politique menée par le Canada exige que nous mettions un terme à une culture d’impunité et que nous accordions un soutien indéfectible au Tribunal pénal international spécial pour l’ex-Yougoslavie, auquel incombe l’obligation juridique de poursuivre tous les responsables de crimes contre l’humanité. De plus, il est essentiel que la communauté internationale fasse pression en faveur de la création d’une Cour pénale internationale permanente.

D’autres défis doivent encore être relevés

Si les conflits armés traditionnels sont toujours une préoccupation majeure, la nature des menaces qui pèsent sur la sécurité dans le monde évolue. Les défis que posent les drogues illicites, le terrorisme, le pillage de l’environnement, les violations des droits de l’homme et la prolifération des armes légères sont au premier rang de nos préoccupations. Ces problèmes ne peuvent être résolus unilatéralement.

Ces nouvelles réalités ont pour dénominateur commun leur dimension humaine, la sécurité et le bien-être de l’individu. La sécurité humaine est devenue un nouvel étalon de la sécurité mondiale. La promotion des objectifs humanitaires exige que ne nous considérions pas la sécurité uniquement en termes de besoins nationaux. Cela ne signifie pas que les préoccupations traditionnelles des Etats en matière de sécurité sont dépassées. En effet, la sécurité humaine et la sécurité nationale sont les deux faces de la médaille de la sécurité dans le monde.

La réponse du Canada

En réponse aux nouvelles réalités mondiales, les objectifs de politique étrangère que le Canada poursuit de longue date ont été adaptés aux nouvelles conditions internationales. Passons en revue certains de ces objectifs :

  • Engagement et non pas isolationnisme. Les Canadiens se sont ouverts au monde il y a fort longtemps. Cette ouverture est à la fois source de prospérité et de fragilité. Directement ou indirectement, l’insécurité des autres est notre problème aussi et, dans certains cas, notre insécurité.
  • Promotion de la consolidation de la paix. La sécurité humaine peut être favorisée en renforçant la capacité de la société de gérer ses différences sans avoir recours à la violence. A cet effet, le Gouvernement canadien a créé une Initiative de consolidation de la paix il y a deux ans. En coopération avec la société civile, cette Initiative finance des projets pratiques destinés à édifier des institutions démocratiques et à accroître les capacités locales de contribuer à une paix durable.
  • Faire progresser les normes fondamentales d’humanité. Des instruments internationaux nouveaux et remis à jour en matière de droit humanitaire et de droits fondamentaux contribuent à garantir la protection des individus. Ces instrumentspeuvent élargir la portée et l’objet des normes humanitaires en fixant des normes élevées de comportement qui lient l’ensemble de la planète. Tel était notamment l’objectif que nous poursuivions lorsque nous avons vigoureusement appuyé l’adoption d’une Convention des Nations Unies pour la protection du personnel humanitaire et la création d’une Cour pénale internationale. Au mois de février, lorsque le Canada assumait la présidence du Conseil, le Ministre Axworthy a présidé une séance à participation non limitée consacrée à la protection des civils lors des conflits armés.
  • Réforme des organisations internationales et régionales. Les institutions créées à une époque différente, comme le Conseil, doivent être capables d’évoluer pour faire face à la nature changeante des menaces qui pèsent sur la paix et la sécurité - notamment la dimension humaine de ces menaces. Une telle réforme nous donnera la capacité non seulement de faire face collectivement aux crises, mais encore de faire progresser la sécurité humaine.
  • Recherche de partenariats et de coalitions d’un type nouveau. Un seul exemple : le Canada et la Norvège ont établi un cadre souple de coopération entre les pays de tous les continents nourrissant les mêmes idéaux afin de faire progresser l’action sur les questions de sécurité humaine : sur les enfants dans les conflits armés et sur la prolifération desarmes légères. Toutefois, la politique étrangère n’est plus exclusivement la prérogative des Etats-nations et des diplomates. De nouveaux acteurs sur la scène internationale ont une influence et des responsabilités croissantes, notamment les organisations non gouvernementales, les associations professionnelles et les syndicats. Ces nouveaux acteurs peuvent jouer un rôle positif et nous aider à atteindre nos objectifs. L’interdiction des mines anti-personnel en est un exemple parfait.
  • Recours à des concepts de pouvoir souple - dans un esprit créatif : Des concepts solides plutôt que des armes puissantes, le recours à la diplomatie publique plutôt qu’à des marchandages en coulisses - voilà encore des moyens efficaces de poursuivre nos objectifs en matière de sécurité humaine. A l’ère de l’information, les nouveaux outils de communication devraient, peuvent et ont été utilisés efficacement pour servir notre cause.
  • Enfin, recours - le cas échéant- à une action musclée. Pour promouvoir la sécurité humaine on peut aussi avoir recours aux sanctions et à la force armée. Des Canadiens se sont battus et sont morts pour défendre la liberté et la sécurité des peuples. Notre poursuite de la sécurité humaine s’inscrit dans cette tradition.

Au Kosovo, c’est la défense des objectifs humanitaires - la protection de la vie des civils - qui a poussé l’OTAN à utiliser la force armée. Le Canada était prêt à faire les sacrifices nécessaires pour que cette crise humaine soit résolue.

L’attention que nous portons à la sécurité humaine n’est donc pas synonyme de faiblesse. Il est en effet difficile de comprendre comment le fait de s’opposer à l’impact dévastateur des mines terrestres, à la prolifération des armes légères, au fléau que sont les drogues, à l’exploitation des enfants, et comment le fait de proposer des mesures préventives contre les crimes de guerre et de lancer des actions concrètes au niveau mondial pour les combattre peuvent être pris pour des signes de faiblesse.

En outre, le Canada a été invité à diriger des activités, à organiser des formations et à donner une orientation sur des thèmes aussi divers que le maintien de la paix, l’interdiction des drogues, les forces de police et la mise au point d’approches novatrices en matière d’aide extérieure. Nos ressources sont limitées mais elles sont utilisées à bon escient. Et lorsque les conditions le permettent, nous sommes prêts à prendre des mesures vigoureuses pour défendre les objectifs de sécurité humaine.

Le Conseil de sécurité

Le Conseil de sécurité est l’instrument suprême adopté à l’échelle mondiale pour sauvegarder la paix et la sécurité. Il est donc essentiel qu’il soit fort, efficace et constructif. Mais qu’en est-il de sa crédibilité? Il est souvent perçu comme un instrument qui n’est pas totalement à la hauteur de ses responsabilités.

Comme je l’ai déjà mentionné, la fin de la Guerre froide fit naître les plus grands espoirs. Entre 1991 et 1993, le Conseil lança 15 nouvelles opérations de maintien de la paix, alors qu’il n’en avait entrepris que 17 au cours des 50 ans qui ont précédé. Surtout, le Conseil a commencé à aborder les conflits civils et intra-communautaires. Le Conseil a autorisé une série d’opérations de maintien de la paix dites de la "deuxième génération" ( par exemple en El Salvador, en Haïti, au Cambodge et en ex-Yougoslavie). Leur mandat était complexe et portait souvent sur la démocratisation, la protection des droits de l’homme et l’assistance humanitaire, en plus des activités plus traditionnelles de maintien de la paix.

Malheureusement, cette période d’euphorie a débouché sur une période où ses activités ont été entravées par certaines contraintes. La Conseil a commencé à limiter son engagement dans un nombre accru de conflits. Les revers essuyés en Somalie, en Bosnie et au Rwanda ont affaibli la résolution des membres du Conseil de poursuivre une politique militante.

D’autres facteurs limitent également l’action du Conseil de sécurité. Le plus inquiétant est peut-être le manque d’argent résultant des arriérés de contributions de plusieurs Etats membres - en particulier des Etats-Unis (qui imposent leur politique restrictive au Conseil).

L’impossibilité de répondre aux attentes a porté gravement atteinte à la crédibilité du Conseil. La conséquence qui est peut-être la plus grave de cette perte de crédibilité est sa passivité : nous avons pu le constater quand l’OUA a décidé l’an dernier de ne pas observer le régime de sanctions imposé à la Libye. La Conseil est resté coi.

La présence du Canada au Conseil de sécurité intervient à une croisée historique des chemins. Le moment est bien choisi pour tenter de redonner au Conseil de sécurité sa vigueur du début des années 90.

Le Canada fera son possible pour renforcer la détermination du Conseil, d’un Conseil axé principalement sur la dimension humaine de la sécurité et sur le tribut sans précédent que les conflits modernes prélèvent sur les populations civiles.

Nous oeuvrerons dans ce sens en nous efforçant d’élargir les activités et les décisions du Conseil de façon à y faire figurer les thèmes liés à la sécurité humaine, à lui redonner son rôle de chef de file et à rendre ses opérations plus transparentes et plus réceptives aux souhaits des Etats membres des Nations Unies.

Le Conseil a déjà réussi à élargir un peu son champ d’opération. L’interprétation de la notion de menace pour la paix et la sécurité internationales (le critère décisif qui régit l’action du Conseil) englobe aussi aujourd’hui les affaires intraétatiques lorsqu’elles menacent la paix et la sécurité internationales ou régionales.

La nécessité de respecter la souveraineté des Etats n’en souffre pas pour autant. Mais son inviolabilité absolue est remise en question (et cède parfois) devant la nécessité d’agir pour soutenir des objectifs humanitaires, pour restaurer la stabilité et pour défendre les populations, comme ce fut le cas en Somalie, au Cambodge, en Haïti et au Kosovo.

Comme Kofi Annan l’a fait remarquer récemment dans son allocution devant la Commission des droits de l’homme : "Aucun gouvernement n’a le droit de se cacher derrière la souveraineté nationale pour violer les droits individuels et les libertés fondamentales de ses citoyens." " Une norme internationale s’impose peu à peu avec vigueur, je pense, contre la répression violente des minorités; elle prévaudra et devra prendre le pas sur la souveraineté de l’Etat."

  • Pour faire face aux problèmes de sécurité qui se posent aujourd’hui, le Conseil doit épouser une conception plus globale et plus actuelle de son mandat. La Canada oeuvrera de façon à renforcer la capacité du Conseil de faire face aux menaces non traditionnelles qui pèsent sur la paix et la sécurité internationales.
  • Par exemple, le Conseil pourrait utiliser plus activement les instruments de prévention des conflits. Il est regrettable que le mandat du premier déploiement préventif de l’histoire, la FORDEPRENU, qui avait pour but de s’assurer que les conflits ne s’étendraient pas à la Macédoine, n’ait pas été renouvelé à cause du veto de la Chine, qui était motivé par des considérations bilatérales.

    L’autre outil est l’utilisation des sanctions. Elles sont puissantes et destructrices et il faut en user avec discernement pour qu’elles atteignent l’objectif escompté et soient crédibles. Il est clair que les sanctions doivent être mieux ciblées afin d’accroître leur efficacité et de limiter leurs conséquences pour des populations innocentes. Le fait de rendre les sanctions plus spécifiques et plus réalistes permettra de mieux les appliquer et de les rendre plus crédibles, mais sans une coopération active de la part de la communauté internationale, leur efficacité est contestable. Le monde international des affaires a aussi son rôle à jouer sur cette question.

    En Angola, par exemple, le Conseil a imposé un embargo sur les armes livrées aux forces de l’UNITA (Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola). Cette mesure avait été bien accueillie et elle constituait un précédent puisque pour la première fois, des sanctions imposées par l’ONU visaient une entité non étatique. Néanmoins, la preuve est faite que cet embargo n’est pas respecté.

    Ceux qui ne respectent pas les sanctions doivent être identifiés et ils doivent rendre des comptes. Le Canada, qui assume la présidence du Comité des sanctions contre l’Angola, s’engage à agir dans ce sens, notamment en assurant un respect total des sanctions actuelles portant sur le pétrole, les diamants et les armes. L’ambassadeur Fowler est revenu récemment d’Angola où il a enquêté et mené des consultations sur plusieurs de ces questions.
  • Et troisièmement, le Conseil doit s’imposer avec une vigueur renouvelée. Cela signifie que son autorité, en particulier en ce qui concerne l’usage de la force, doit être respectée. Mais cela signifie aussi que le Conseil doit assumer ses responsabilités - et prendre des décisions difficiles - lorsqu’elles s’imposent.

Il doit aussi corriger sa tendance à concentrer son attention sur certains conflits particuliers et à en négliger d’autres. Son envergure est universelle. Il représente l’ensemble de la communauté internationale.

De ce fait, sa crédibilité dépend de sa détermination à faire face aux menaces qui pèsent sur la paix et la sécurité quel que soit le lieu où elles se manifestent. Et lorsqu’il décide d’agir, il doit disposer des ressources nécessaires pour le faire efficacement. L’épuisement progressif des ressources, humaines et financières, affectées au maintien de la paix est un cauchemar.

Le Conseil doit également collaborer avec d’autres organes internationaux, notamment les principales institutions des Nations Unies, et ne pas ignorer l’importance et la contribution d’acteurs autres que les Etats lors de la mobilisation des ressources.

Le Canada continuera également à promouvoir la collaboration entre le Conseil et d’autres organisations régionales et infrarégionales axées sur la sécurité. Elles ont toutes leur rôle à jouer, mais ces accords doivent émaner de partenariats efficaces et décidés de plein gré et non d’un vide laissé par l’inaction du Conseil.

Enfin, pour être plus efficace, le Conseil doit être plus représentatif et plus transparent.

  • En termes pratiques, cela signifie que le Conseil doit accepter l’adhésion de nouveaux membres et s’élargir - et cela pas seulement grâce à l’adhésion de quelques nouveaux membres permanents.
  • Cela signifie encore que les méthodes de travail du Conseil doivent évoluer de façon à ce que tous les membres de l’ONU soient au courant des activités du Conseil.
  • Et cela signifie enfin que le droit de veto doit être limité aux questions relatives aux menaces qui pèsent sur la paix ou aux brèches ouvertes dans la paix, ainsi qu’aux actes d’agression, ce qui renforcerait l’efficacité à long terme du Conseil de sécurité et serait conforme aux intentions des rédacteurs de la Charte des Nations Unies.

En conclusion

Que nous réserve l’avenir?

Il faut l’admettre, le programme du Canada est ambitieux. Il n’y a aucune garantie que nous puissions atteindre en deux ans les objectifs que nous nous sommes fixés. Il faut être réaliste. Et de toute évidence, les exigences de la planète en temps réel s’immisceront inévitablement - et c’est déjà le cas - même dans les plans élaborés avec le plus grand soin.

Ainsi, au cours des 18 prochains mois, nous inclurons les problèmes de sécurité humaine dans les activités du Conseil, nous nous emploierons à réaffirmer le rôle dirigeant du Conseil et nous nous efforcerons de le rendre plus transparent et plus ouvert aux vues de la communauté internationale.

Le Conseil de sécurité n’est pas plus que l’ONU une institution portée sur les changements révolutionnaires. Le Canada ne se fait pas d’illusion sur la possibilité d’introduire des réformes de grande envergure. Nous appliquerons cependant nos valeurs et nos intérêts pendant notre mandat auprès du Conseil.

En outre, nous chercherons comment et quand il convient que le Conseil agisse en cas de situations conflictuelles dans lesquelles il ne s’engageait pas dans le passé.

En fait, le Conseil de sécurité prend doucement la direction que le Canada préconise : un engagement indéfectible, pragmatique et constructif, une approche non dogmatique.

J’attends avec impatience que vous me fassiez part de vos opinions. Nous avons besoin de votre apport pour que la contribution du Canada au Conseil au cours des 18 prochains mois soit aussi efficace et précieuse que possible.

Je vous remercie.