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Le Canada et l’ONU > Le rôle de Lester B. Pearson dans le FAO et l'ONU

Histoire de la création de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) - Extrait du document de recherche de l'Association canadienne pour les Nations Unies intitulé "Le rôle de Lester B. Perason dans la création de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et dans d'autres activitiés des Nations Unies". Suite... (3e de 6)

b) Commission intérimaire de l'alimentation et de l'agriculture, Washington (États-Unis), juillet 1943 - 16 octobre 1945

À titre de président de la Commission intérimaire, Lester Pearson sera l'âme dirigeante des travaux pendant les deux années qui suivront. Le mandat de la Commission se résume principalement à ceci :

  • rédiger l'Acte constitutif de la nouvelle organisation permanente (qui sera la FAO);
  • faire parvenir la version préliminaire de l'Acte constitutif aux 45 nationsN1 admissibles comme membres fondateurs (soit les nations représentées de façon formelle et informelle à Hot Springs); et
  • recenser des idées sur les activités que pourrait réaliser la nouvelle organisation.

Pour réaliser ces objectifs, Pearson met sur pied trois comités de travail chargés de rédiger l'Acte constitutif, de préparer une déclaration (qui deviendra le préambuleN2 de l'Acte constitutif de la FAO) et de préciser les fonctions et devoirs techniques de la FAO. Ce dernier comité technique est composé de cinq sous-comités spécialisés dans les domaines suivants: nutrition et gestion des aliments; production agricole; pêcheries; foresterie et produits forestiers primaires; et économie et statistique. De plus, des groupes d'experts sont nommés pour formuler des conseils en matière de science, d'économie et d'organisation.

Pearson prendra surtout part aux travaux du premier comité de travail, chargé de la rédaction de l'Acte constitutif. "Présider tout ce travail constituait la responsabilité la plus importante que j'avais eue à ce jour. J'ai beaucoup appris de cette expérience et je me suis fait des amis aux quatre coins du monde10."

L'objectif commun ayant été défini à Hot Springs, les travaux entrepris par la Commission intérimaire pour l'atteindre ne sont pas toujours faciles. Les États-Unis et le Royaume-Uni sont souvent d'opinion contraire et l'URSS reste le plus souvent muette. Naturellement, les points de vue diffèrent aussi sur des questions comme les modèles de distribution alimentaire et l'économique de la mise en œuvre, selon que la nation est productrice ou consommatrice.

Tout comme à Hot Springs, il y a aussi des divergences d'opinions au sujet de la nature fondamentale de l'organisme proposé. Certains pays, comme les États-Unis, envisagent une organisation forte intervenant directement dans l'alimentation du monde et prenant des initiatives pour favoriser l'expansion économique mondiale et l'amélioration des secteurs connexes à l'alimentation et à l'agriculture afin de prévenir les crises et les guerres. D'autres pays, comme le Royaume-Uni, soupçonnent les États-Unis d'essayer d'instrumentaliser la nouvelle organisation pour faire tomber les barrières tarifaires et imposer leur système de libre échange au monde entier. Aussi préconisent-ils plutôt une FAO qui se limiterait à la collecte d'information et à des fonctions consultatives, qui constituerait une organisation scientifique et technique n'ayant aucune incidence sur les politiques.

Pearson propose un compromis: la nouvelle organisation aura un rôle consultatif mais une disposition de l'Acte constitutif permettra aux nations membres de modifier son orientation afin de répondre aux nouvelles situations et exigences. Dès sa création, la nouvelle organisation est définie comme étant capable de "promouvoir", de "recommander", de "fournir", de "définir" et de "conseiller" pour tout ce qui touche à la nutrition, la conservation, la commercialisation et la distribution. Essentiellement, ce sera un organisme de consultation, d'information, d'enquête et de recherche.

Pearson participe aussi à l'élaboration d'un compromis au sujet du nom de la nouvelle organisation: certains ne veulent aucune mention de la nouvelle Organisation des Nations Unies (convenue en juin 1945 et née officiellement le 24 octobre 1945), alors que d'autres veulent qu'il soit clair dans le nom que le nouvel organisme relève de l'ONU. Le nom définitif, Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, ou FAO, présente l'organisme comme une entité fondamentalement indépendante mais entretenant un "lien" avec les Nations Unies.

Malgré un mandat ambitieux et les divergences d'opinions, les travaux de la Commission intérimaire avancent rapidement, en grande partie grâce à la détermination des pays participants et aux talents d'organisateur et de chef de Pearson. En moins de six mois, à la fin de 1943, la Commission a rédigé la version préliminaire de l'Acte constitutif à soumettre aux gouvernements membres. L'Acte constitutif définitif sera publié avec le premier rapport de la Commission en août 1944, accompagné des réponses des différents gouvernements membres.

En tout, la Commission intérimaire aura produit et présenté aux gouvernements membres:

  • Trois rapports, le premier étant l'Acte constitutif, le deuxième recommandant la fusion avec la FAO des fonctions et des biens de l'Institut international d'agriculture (Rome), et le troisième résumant les questions portant sur la foresterie (qui n'avaient pas été considérées comme faisant partie des questions liées à l'alimentation et l'agriculture à Hot Springs);
  • cinq rapports techniques sur la nutrition et la gestion des aliments, la production agricole, les pêcheries, la foresterie et les produits forestiers primaires, et l'économie et les statistiques; et
  • un document général intitulé The Work of FAO qui présente les raisons d'être, les politiques et un vaste plan des opérations de la nouvelle organisation..

La structure, les méthodes et les produits de la Commission intérimaire sont salués comme pratiques et complets, un modèle pour les efforts prochains de coopération internationale. "Il serait difficile de trouver une organisation fondée avec plus de soins et d'efforts que la FAO11." Le rôle de Pearson à la présidence est un facteur déterminant de ce succès. "Plus que n'importe qui d'autre, il [Pearson] a eu le mérite de diriger la Commission intérimaire durant deux ans de travaux fructueux12."

Même si les rapports sont en grande partie terminés à la fin de 1944, la poursuite des travaux relatifs à la création de la FAO se fait lentement, étant éclipsée par les priorités internationales entourant la progression de la Deuxième Guerre mondiale et le désir d'instituer formellement l'Organisation des Nations Unies. C'est pourquoi il faut attendre octobre 1945 avant que le nouvel organisme tienne sa première réunion et que la Commission intérimaire soit formellement dissoute.

c) Première session de la Conférence de la FAO, Québec (Canada), 16 octobre - 1er novembre 1945

"L'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture est née du besoin de paix et du besoin de s'affranchir de la pénurie. Les deux sont interdépendants. La paix est essentielle à l'élimination des pénuries car les exigences insatiables de la guerre moderne finissent par réquisitionner tout ce que l'homme peut produire. L'élimination des pénuries est essentielle à la paix puisque indispensable à la disparition des tensions qui découlent des déséquilibres économiques, des mécontentements profonds et du sentiment d'injustice13."

Le 16 octobre 1945, quarante-cinq membres des Nations Unies se réunissent au Château Frontenac à Québec pour tenir l'assemblée inaugurale du nouvel organisme des Nations Unies. À l'ouverture, le secrétaire américain de l'agriculture, Clinton Anderson, propose la candidature de Pearson comme président de la conférence. Il n'y en aura pas d'autres.

"Pearson était dans son élément en tant que président, vivement intéressé par les orientations que la conférence mettait en branle, courtois, plein d'humour, inspirant14." Vingt-cinq ans plus tard, Pearson parlera à ce sujet d'"une session sans anicroche, sans controverse. Après tout, nous traitions du bien-être des hommes, et non de leurs fiertés et préjugés et encore moins des politiques étrangères et de défense des nations. Il y avait donc plus de coopération que de conflits, plus d'entente et moins de débats15."

"La conférence fut inoubliable. Les travaux préparatoires avaient été bien faits, c'était une des premières réunions internationales à se tenir depuis la fin de la guerre et elle portait sur un thème qui suscitait beaucoup d'enthousiasme." Les délégués se réunissent et travaillent dans "l'espoir et la jubilation16."

Des 45 nations admissibles au titre de membres fondateurs, 34 le deviennent dès la première journée en signant l'Acte constitutif, le mettant ainsi en vigueur et créant officiellement la FAO le 16 octobre 1945. Trois autres nations le signeront avant la fin de la conférence et deux autres enfin, non admissibles au titre de membres fondateurs (le Liban et la Syrie), seront aussi admis, ce qui porte à 39 le nombre de membres à la fin de la session. Sept autres nations admissibles signeront entre le 30 novembre 1945 et le 1er décembre 1953. Un seul pays, l'URSS, ne signera pas l'Acte constitutifN3.

Pendant cette rencontre de deux semaines, l'Acte constitutif est adopté presque tel quel; le programme de travail proposé par la Commission est accepté; les experts techniques rédigent des recommandations détaillées relativement aux activités devant être entreprises par la FAO; un siège temporaire est mis sur pied à Washington; et les premiers postes essentiels (directeur général et membres du comité exécutif) sont pourvus.

On demande à Pearson s'il accepterait le poste de premier directeur général de la FAO mais il refuse, conscient qu'il faut confier l'avenir de l'organisation à un chef ayant de l'expérience et des connaissances dans les domaines de la biologie, de l'agronomie et de la nutrition. Sir John Orr du Royaume-Uni, spécialiste et conseiller technique en nutrition de même qu'agriculteur, sera donc choisi.

Dans son allocution de clôture, Pearson résume ainsi l'essence des travaux de Québec: "Nous avons travaillé fort. En deux semaines, il y a eu plus de 210 réunions de la Conférence et de ses comités, sans parler des groupes informels qui se sont rassemblés ici et là et qui ont travaillé jusque tard dans la nuit; voilà qui témoigne de notre intérêt à l'égard de la tâche qui nous a été confiée et notre industrie essaie de faire quelque chose pour cela... nous avons dressé un plan. Or, un plan n'est pas fait pour rester sur le papier, ni les recommandations pour demeurer lettre morte. Bâtir: voilà le mot d'ordre de la FAO. Mais, la FAO c'est, en définitive, des gens et des gouvernements. Il nous reste donc à faire de cette organisation une réussite17 ."

Pearson met aussi en valeur le travail de pionnier accompli dans la création d'un nouvel organisme des Nations Unies. "Nous avons bien amorcé la coopération des Nations Unies dans un domaine essentiel: l'alimentation et l'agriculture. Nous avons aussi défriché le terrain pour les autres projets de création d'une organisation permanente, spécialisée et fonctionnelle de l'ONU. Nous avons énoncé les principes d'administration et de fonctionnement qui, selon moi, seront des guides utiles pour des organisations des Nations Unies dans d'autres domaines. À cet égard, nous avons créé des précédents, et je crois qu'ils sont dignes de mention18."

"Les pays participants à cette Conférence savent, et ont montré, ce dont la science est capable si elle est attelée au char de la destruction. Mais la peur de l'homme l'a aussi attelée à un autre char, celui de l'anéantissement atomique. Dans cette course de chars, où la science est conduite par les deux concurrents, se fondent nos espoirs, nos peurs, nos douleurs et nos émerveillements. Si nous perdons cette course, tout ce que nous avons fait ici ou ce que nous pourrons faire à Londres, Washington, San Francisco ou Moscou aura autant de conséquences qu'un caillou jeté dans le Golfe du Saint-Laurent. Mais si nous devons acquérir un grain de bon sens et mettre le progrès social en accord avec le développement scientifique en soumettant les forces destructrices de la science à une certaine forme de contrôle social, ce qui en définitive signifie une certaine forme de contrôle international, les travaux que nous avons réalisés à Québec auront apporté une contribution utile et permanente aux efforts de l'homme pour s'élever au-dessus de la jungle de la haine, de la suspicion et de la mort où tant d'influences formidables, égoïstes et horrifiantes s'unissent encore aujourd'hui pour le tenir embourbé19."

Dernier geste posé dans le cadre de la création de la FAO, Pearson adresse aux gouvernements une lettre accompagnant le rapport de la 1re session de la FAO où l'on peut lire: "Le nouvel organisme permanent des Nations Unies est maintenant lancé. Il a peu de précédents à suivre: c'est un phénomène nouveau dans l'histoire du monde. Il y a eu des organismes internationaux fonctionnels suivant des objectifs et des devoirs plus circonscrits, mais la FAO est le premier à se mettre en route avec un objectif aussi vaste que celui d'aider les nations à s'affranchir de la pénurie. Jamais auparavant les nations s'étaient rassemblées autour d'un tel objectif."

Vingt-cinq ans plus tard, Pearson confirmera ses valeurs et objectifs initiaux:

"Les efforts nécessaires pour réaliser les objectifs énoncés par la FAO en 1945 sont plus importants et plus nécessaires que jamais. Ces objectifs sont toujours aussi valides que lorsqu'ils ont été énoncés pour la première fois il y a vingt-cinq ans. […] Rappelons-les: "élever les niveaux de nutrition et les conditions des peuples, améliorer la production, la conservation, la commercialisation et la distribution de tous les produits alimentaires et agricoles, améliorer les conditions de vie des populations rurales et ainsi contribuer à l'expansion de l'économie mondiale". Pour atteindre ces objectifs, la FAO est toujours une organisation internationale indispensable20."

 


Images et citations

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" Il est renversant de constater que jamais dans l'histoire il n'y a eu suffisamment de nourriture pour tous... Du point de vue de la production, il n'y a maintenant plus d'excuse à cette situation, bien que ce fut peut-être le cas jadis. Pour la première fois dans l'histoire, l'application de la science à l'agriculture, donne à l'homme les moyens de vaincre les pénuries… La lenteur des progrès mondiaux dans le domaine de l'alimentation et de l'agriculture malgré notre savoir est consternante Ce progrès est essentiel puisqu'il ne vise rien de moins qu'une vie meilleure et plus longue. Il ne s'agit de rien de moins que le progrès vers la paix durable, car la faim et la pauvreté sont les alliés naturels de la guerre. "

Pearson, président de la Commission intérimaire de l'alimentation et de l'agriculture, lors d'un débat national sur l'agriculture à la radio, le 28 février 1944
Source : Archives nationales du Canada, Pearson's Papers N° MG-26-N1 Vol. 61

 

Pearson était " ... l'homme qui, d'abord à titre de président de la Commission intérimaire de l'alimentation et de l'agriculture des Nations Unies issue de la conférence de Hot Springs en 1943, puis à titre de président de la Première session de la Conférence de la FAO, a tant fait pour que se réalisent les grands idéaux sur lesquels notre organisation (la FAO) est fondée. "

A.H. Boerma, directeur général de la FAO
Source : Ministère de l'Agriculture du Canada, " Canada and FAO ", p. 56

 


Notes

N1 Les 45 nations qui ont pris part au processus de création de la FAO, de Hot Springs à Québec, étaient les suivantes: Afrique du Sud, Australie, Belgique, Bolivie, Brésil, Canada, Chili, Chine, Colombie, Costa Rica, Cuba, Danemark (observateur), Égypte, El Salvador, Équateur, États-Unis d'Amérique, Éthiopie, France, Grèce, Guatemala, Haïti, Honduras, Inde, Iran, Irak, Islande, Liberia, Luxembourg, Mexique, Nicaragua, Norvège, Nouvelle-Zélande, Panama, Paraguay, Pays-Bas, Pérou, Philippines, Pologne, République dominicaine, Royaume-Uni, Tchécoslovaquie, Union des Républiques socialistes soviétiques, Uruguay, Venezuela et Yougoslavie. [Back]

N2 Le préambule de l'Acte constitutif de la FAO est libellé comme suit: "Les Nations qui acceptent le présent Acte constitutif, déterminées à promouvoir le bien-être commun en favorisant une action distincte et collective afin d'élever les niveaux de nutrition et les conditions de vie des peuples, d'améliorer la production, la conservation, la commercialisation et la distribution de tous les produits alimentaires et agricoles, d'améliorer les conditions de vie des populations rurales et ainsi contribuer à l'expansion de l'économie mondiale en libérant l'humanité de la faim, créent, par la présente, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, [...], par laquelle les membres feront rapport sur les mesures prises et les progrès réalisés dans le domaine d'action invoqué précédemment." Les mots "en libérant l'humanité de la faim" ne faisaient pas partie de l'Acte initial mais ont été ajoutés en 1965. (Source - Ralph Phillips, FAO: Its Origins, Formation and Evolution, 1981, p 9) [Back]

N3 En 1997, la FAO comptait 174 membres. La Russie n'en est toujours pas membre. [Back]


Références (anglais)

10 Lester Pearson, op.cit. - Mike, Vol. I, p 249 [Back]

11 Gove Hambidge, op.cit., p 52 [Back]

12 Gove Hambidge, ibid., p 51 [Back]

13 The Work of FAO: A General Report to the First Session of the Conference of the FAO, Prepared by the Reviewing Panel of the Interim Commission, p 5 [Back]

14 Lord Sheffield’s (UK Delegate) "On the Diplomatic Trail with Lester Pearson" dans Institut canadien des affaires internationales, International Journal, vol. XXIX n° 1, hiver 1973-74, CIIA, Toronto, p 83 [Back]

15 Canada, ministère de l'Agriculture, op.cit., p 87 [Back]

16 Lord Sheffield, op.cit, p 83 and 84 [Back]

17 18 19 Allocution de clôture de Lester Pearson à l'assemblée inaugurale de la FAO à Québec, Archives nationales du Canada, Pearson's Papers N° MG-26-N1 vol. 61. [17Back I 18Back I 19Back]

20 Canada, ministère de l'Agriculture, op.cit., p 88 [Back]


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